OGM : Opération Générale de
Manipulation
La récente
affaire du professeur Gilles-Eric Séralini qui a défrayé la chronique
médiatique à travers la publication dans le Nouvel Observateur d’un dossier
dont le titre étalait en première de couverture « Oui, les OGM sont des poisons », a mis en lumière de
manière caricaturale, un problème majeur qui traverse l’ensemble de la société
française : le poids démesuré et systématique donné à l’émotion sur tous
les sujets faisant débat, au détriment de la raison.
Ce cas est
emblématique d’une opération commando de manipulation de l’opinion publique, à
travers la publication dans un magazine généraliste, de résultats partiels et
partiaux d’une étude réalisée dans le plus grand secret. Elle poursuivait
l’objectif manifeste de choquer par « le
poids des mots » d’un titre racoleur et « le choc des photos » en gros plan, de rats couverts de
tumeurs.
Plus grave,
le Nouvel Observateur a délibérément tenté de généraliser les résultats très
discutables de cette étude à l’ensemble des OGM, en utilisant un titre racoleur
et mensonger, et en diffusant des informations qui constituent des
contre-vérités : le démenti des scientifiques et des agences de sécurité a
été cinglant.
Les
motivations ou l’engagement du professeur Séralini dans un combat anti-OGM, ne
sont pas le sujet central de ce qui prête à polémique, pas plus que la validité
de ses résultats, unanimement contestés par les scientifiques. C’est
l’intention de manipulation de l’opinion en utilisant des procédés qui relèvent
des techniques les plus classiques de la propagande, qui est inacceptable et
dangereuse pour la démocratie. Le scandale, vite éventé, n’aura pas duré
longtemps mais il aura laissé des traces qui auront des conséquences fâcheuses
à la fois dans le débat sur les OGM, qui a perdu toute chance d’être conduit en
toute sérénité, et pour les différents acteurs qui y participent, qu’ils soient
Pros ou Antis OGM : experts et militants, Producteurs et institutions sont a
minima, discrédités.
Les
questions que pose ce dossier de manière éclatante et dramatique, sont au cœur
même du fonctionnement démocratique :
-
Le
privilège accordé à l’émotion sur la rationalité obère toute chance de prendre
des décisions dont les enjeux politiques, environnementaux et économiques sont
essentiels pour l'avenir du pays.
-
Quand
la presse abandonne sa mission d’information du public, pour un petit rôle
méprisable de communication et de propagande, elle insulte ses lecteurs, elle
perd de vue l’importance cruciale qu’elle a dans la construction et l’exercice
de la citoyenneté et dans le fonctionnement démocratique. Le scoop et la recherche de l’audience
ne sauraient prévaloir sur le devoir d’informer.
Les médias contre la démocratie
Les OGM ne
sont que la dernière illustration de la perversion préoccupante des systèmes d’information,
qui mettent déjà en péril le fonctionnement global de la société française dans
tous les champs stratégiques qui conditionnent son fonctionnement et son
avenir : les élections, la performance économique et la compétitivité
internationale, les choix politiques et sociétaux….
-
Le
débat politique est fragmenté en petits mots dont la vacuité n’a d’égal que le
cynisme ou l’humour de comptoir. Le désintérêt continu et grandissant pour la
participation aux élections en est la résultante dont chacun des intéressés s’emploiera d'ailleurs à nier
l’évidence.
-
Les
affaires judiciaires sont traitées sons un angle sensationnaliste, et se jouent
dans les médias plutôt que dans le prétoire au mépris des règles et valeurs les
plus élémentaires de la justice.
-
La
délinquance ordinaire, quant à elle, est traitée en continu dans des
pseudo-reportages télévisuels et des émissions dédiées, qui n’ont vocation qu’à propager la peur et à imposer une vision
et des réactions primaires à leurs publics.
-
Le
rejet radicalisé de toute prise de risque, s’est imposé comme une règle de
gouvernance, interdisant les initiatives et obérant toute chance de
développement.
-
L’économie
est artificiellement opposée au social sur un mode simpliste qui fleure bon les
relents d’une idéologie éculée : les entrepreneurs sont diabolisés, la
réussite systématiquement critiquée.
-
Les
experts sont décrédibilisés dans tous leurs domaines d’intervention au prétexte
discutable, de « conflits d’intérêt », la nouvelle tarte à la crème
d’une militance de la médiocrité.
Comment,
dans ces conditions, aborder des sujets fondamentaux mais toujours complexes,
de la prévention de la délinquance, de l’immigration, des choix technologiques
pour la production de l’énergie de demain, de la politique économique … quand
les seules informations dispensées par les medias de masse, sont d’une pauvreté
affligeante, et jouent la carte de la facilité de l’émotion et de
l’exacerbation des passions plutôt que celle de
la raison objective, la seule qui permette d'éclairer l'opinon au lieu de l'enfumer.
Les médias
ne sont plus « le quatrième pouvoir » garantissant l’équilibre du
fonctionnement de la démocratie : ils jouent contre elle, au profit de
lobbies économiques ou d’idéologies qui masquent derrière leurs revendications
de transparence et de moralité, la mise en œuvre de techniques de manipulation
de l’opinion qu’ils maîtrisent parfaitement et qui sont au cœur même de leur
culture militante.
La raison, clef de voûte de la
démocratie
Il ne
saurait y avoir de démocratie sans débats contradictoires, sur la base
d’arguments raisonnés et objectifs, sans prise en compte et sans gestion de la
complexité inhérente à tous sujet sérieux. N’en déplaise aux idéologues de tous bords, la compréhension d’un
sujet et la prise des bonnes décisions ne saurait en aucun cas reposer sur des
systèmes de croyance et une approche simpliste et dichotomique d’une réalité
sociale ou économique, ou bien d’une question technique, sans se fourvoyer et tromper son auditoire … Et dans un monde
complexe, structuré par des règles de droit, des normes, des procédures, le bon
sens montre rapidement ses limites. C’est la collégialité des experts et
des responsables politiques ou de la société civile, qui garantit la prise en compte de tous les facteurs d'explication, la prise en compte de la pluralité
des points de vue, pour aboutir à la bonne information des citoyens et aux décisions les meilleures possibles. Ce processus
suppose respect et confiance entre les interlocuteurs, respect des citoyens et confiance envers les professionnels et les institutions ... On en est loin, et les Medias ont largement contribué à ce discrédit, en allant systématiquement dans le sens de la pente, le sens des idées reçues, des idées simples et populistes : c'est la loi de la gravité, du moindre effort pour atteindre le seul objectif qui compte : l'audience. Initier des débats dans toute leur complexité, prendre l'opinion à rebrousse poils, combattre les lieux communs et les évidences, tout ce qui a fait la noblesse de la Presse, semble avoir disparu.
Aussi, le
dénigrement systématique des acteurs politiques, économiques, puis plus
récemment, des scientifiques et des experts dans leur domaine de compétence est
un signal préoccupant en passe de bloquer le fonctionnement démocratique, et de
générer des décisions absurdes.
Le storytelling de l’émotion :
l’arme fatale des tyrannies
Dans
l’affaire des OGM comme dans l’affaire du Mediator, que d’aucun se sont plus à
rapprocher dans des dénonciations communes et militantes, sur les blogs et
forums de l’extrême gauche et de la nébuleuse écologiste, comme dans les médias
sur lesquels ils ont tribune ouverte, c’est le même processus qui est à
l’œuvre : un art consommé de raconter des histoires, de scénariser un
combat entre le bien et le mal, les bons et les méchants et de réduire la
réalité d’un problème à une vision simpliste, essentiellement manipulatoire
et nécessairement fausse. Le storytelling, ou « l’art de raconter des
histoires », est une technique éprouvée, née aux Etats-Unis dans les
années 90 et qui s’est déployée dans tous les secteurs du marketing, de la
communication et du Management. Elle repose sur le principe simple et
redoutable, qu’une belle histoire simple à comprendre et qui arrive à susciter
de l’émotion auprès de son public-cible, garantit l’adhésion plus efficacement
que toutes les vérités toujours plus difficiles à transmettre et à assimiler.
Si la technique est à la mode, le procédé n’est pas nouveau : c’est celui
qui fonde le discours de toutes les dictatures et de toutes les manipulations
de masse.
Il est plus
que temps de réhabiliter la parole de la science et de la raison, les contenus
d’information ne se contentant ni de reproduire simplement « des
faits », ni de raconter des histoires, mais fournissant les termes d’un
problème, les éléments critiques pour juger.
Il est plus
que temps de réhabiliter les experts et les professionnels spécialistes de leur
domaine, qu’il soit technique ou non, et de faire l’effort d’entendre la part de
vérité qu’ils portent, même si elle n’est que partielle. Pour la plupart, ils sont au service du pays, de ses intérêts et de ses citoyens.
Il est plus
que temps de dénoncer le storytelling généralisé, son caractère manipulatoire,
et le danger qu’il représente pour la démocratie et l’avenir de notre société.