samedi 17 novembre 2012

L’émotion contre la raison


OGM : Opération Générale de Manipulation
La récente affaire du professeur Gilles-Eric Séralini qui a défrayé la chronique médiatique à travers la publication dans le Nouvel Observateur d’un dossier dont le titre étalait en première de couverture « Oui, les OGM sont des poisons », a mis en lumière de manière caricaturale, un problème majeur qui traverse l’ensemble de la société française : le poids démesuré et systématique donné à l’émotion sur tous les sujets faisant débat, au détriment de la raison.

Ce cas est emblématique d’une opération commando de manipulation de l’opinion publique, à travers la publication dans un magazine généraliste, de résultats partiels et partiaux d’une étude réalisée dans le plus grand secret. Elle poursuivait l’objectif manifeste de choquer par « le poids des mots » d’un titre racoleur et « le choc des photos » en gros plan, de rats couverts de tumeurs.
Plus grave, le Nouvel Observateur a délibérément tenté de généraliser les résultats très discutables de cette étude à l’ensemble des OGM, en utilisant un titre racoleur et mensonger, et en diffusant des informations qui constituent des contre-vérités : le démenti des scientifiques et des agences de sécurité a été cinglant.

Les motivations ou l’engagement du professeur Séralini dans un combat anti-OGM, ne sont pas le sujet central de ce qui prête à polémique, pas plus que la validité de ses résultats, unanimement contestés par les scientifiques. C’est l’intention de manipulation de l’opinion en utilisant des procédés qui relèvent des techniques les plus classiques de la propagande, qui est inacceptable et dangereuse pour la démocratie. Le scandale, vite éventé, n’aura pas duré longtemps mais il aura laissé des traces qui auront des conséquences fâcheuses à la fois dans le débat sur les OGM, qui a perdu toute chance d’être conduit en toute sérénité, et pour les différents acteurs qui y participent, qu’ils soient Pros ou Antis OGM : experts et militants, Producteurs et institutions sont a minima, discrédités.

Les questions que pose ce dossier de manière éclatante et dramatique, sont au cœur même du fonctionnement démocratique :
-          Le privilège accordé à l’émotion sur la rationalité obère toute chance de prendre des décisions dont les enjeux politiques, environnementaux et économiques sont essentiels pour l'avenir du pays.
-          Quand la presse abandonne sa mission d’information du public, pour un petit rôle méprisable de communication et de propagande, elle insulte ses lecteurs, elle perd de vue l’importance cruciale qu’elle a dans la construction et l’exercice de la citoyenneté et dans le fonctionnement démocratique. Le scoop et la recherche de l’audience ne sauraient prévaloir sur le devoir d’informer.

Les médias contre la démocratie
Les OGM ne sont que la dernière illustration de la perversion préoccupante des systèmes d’information, qui mettent déjà en péril le fonctionnement global de la société française dans tous les champs stratégiques qui conditionnent son fonctionnement et son avenir : les élections, la performance économique et la compétitivité internationale, les choix politiques et sociétaux….
-          Le débat politique est fragmenté en petits mots dont la vacuité n’a d’égal que le cynisme ou l’humour de comptoir. Le désintérêt continu et grandissant pour la participation aux élections en est la résultante dont chacun des intéressés s’emploiera d'ailleurs à nier l’évidence.
-          Les affaires judiciaires sont traitées sons un angle sensationnaliste, et se jouent dans les médias plutôt que dans le prétoire au mépris des règles et valeurs les plus élémentaires de la justice.
-          La délinquance ordinaire, quant à elle, est traitée en continu dans des pseudo-reportages télévisuels et des émissions dédiées, qui n’ont vocation qu’à propager la peur et à imposer une vision et des réactions primaires à leurs publics.
-          Le rejet radicalisé de toute prise de risque, s’est imposé comme une règle de gouvernance, interdisant les initiatives et obérant toute chance de développement.
-          L’économie est artificiellement opposée au social sur un mode simpliste qui fleure bon les relents d’une idéologie éculée : les entrepreneurs sont diabolisés, la réussite systématiquement critiquée.
-          Les experts sont décrédibilisés dans tous leurs domaines d’intervention au prétexte discutable, de « conflits d’intérêt », la nouvelle tarte à la crème d’une militance de la médiocrité.

Comment, dans ces conditions, aborder des sujets fondamentaux mais toujours complexes, de la prévention de la délinquance, de l’immigration, des choix technologiques pour la production de l’énergie de demain, de la politique économique … quand les seules informations dispensées par les medias de masse, sont d’une pauvreté affligeante, et jouent la carte de la facilité de l’émotion et de l’exacerbation des passions plutôt que celle de la raison objective, la seule qui permette d'éclairer l'opinon au lieu de l'enfumer.
Les médias ne sont plus « le quatrième pouvoir » garantissant l’équilibre du fonctionnement de la démocratie : ils jouent contre elle, au profit de lobbies économiques ou d’idéologies qui masquent derrière leurs revendications de transparence et de moralité, la mise en œuvre de techniques de manipulation de l’opinion qu’ils maîtrisent parfaitement et qui sont au cœur même de leur culture militante.

La raison, clef de voûte de la démocratie
Il ne saurait y avoir de démocratie sans débats contradictoires, sur la base d’arguments raisonnés et objectifs, sans prise en compte et sans gestion de la complexité inhérente à tous sujet sérieux. N’en déplaise aux idéologues de tous bords, la compréhension d’un sujet et la prise des bonnes décisions ne saurait en aucun cas reposer sur des systèmes de croyance et une approche simpliste et dichotomique d’une réalité sociale ou économique, ou bien d’une question technique, sans se fourvoyer et tromper son auditoire … Et dans un monde complexe, structuré par des règles de droit, des normes, des procédures, le bon sens montre rapidement ses limites. C’est la collégialité des experts et des responsables politiques ou de la société civile, qui garantit la prise en compte de tous les facteurs d'explication, la prise en compte de la pluralité des points de vue, pour aboutir à la bonne information des citoyens et aux décisions les meilleures possibles. Ce processus suppose respect et confiance entre les interlocuteurs, respect des citoyens et confiance envers les professionnels et les institutions ... On en est loin, et les Medias ont largement contribué à ce discrédit, en allant systématiquement dans le sens de la pente, le sens des idées reçues, des idées simples et populistes : c'est la loi de la gravité, du moindre effort pour atteindre le seul objectif qui compte : l'audience. Initier des débats dans toute leur complexité, prendre l'opinion à rebrousse poils, combattre les lieux communs et les évidences, tout ce qui a fait la noblesse de la Presse, semble avoir disparu.
Aussi, le dénigrement systématique des acteurs politiques, économiques, puis plus récemment, des scientifiques et des experts dans leur domaine de compétence est un signal préoccupant en passe de bloquer le fonctionnement démocratique, et de générer des décisions absurdes.

Le storytelling de l’émotion : l’arme fatale des tyrannies
Dans l’affaire des OGM comme dans l’affaire du Mediator, que d’aucun se sont plus à rapprocher dans des dénonciations communes et militantes, sur les blogs et forums de l’extrême gauche et de la nébuleuse écologiste, comme dans les médias sur lesquels ils ont tribune ouverte, c’est le même processus qui est à l’œuvre : un art consommé de raconter des histoires, de scénariser un combat entre le bien et le mal, les bons et les méchants et de réduire la réalité d’un problème à une vision simpliste, essentiellement manipulatoire et nécessairement fausse. Le storytelling, ou « l’art de raconter des histoires », est une technique éprouvée, née aux Etats-Unis dans les années 90 et qui s’est déployée dans tous les secteurs du marketing, de la communication et du Management. Elle repose sur le principe simple et redoutable, qu’une belle histoire simple à comprendre et qui arrive à susciter de l’émotion auprès de son public-cible, garantit l’adhésion plus efficacement que toutes les vérités toujours plus difficiles à transmettre et à assimiler. Si la technique est à la mode, le procédé n’est pas nouveau : c’est celui qui fonde le discours de toutes les dictatures et de toutes les manipulations de masse.
Il est plus que temps de réhabiliter la parole de la science et de la raison, les contenus d’information ne se contentant ni de reproduire simplement « des faits », ni de raconter des histoires, mais fournissant les termes d’un problème, les éléments critiques pour juger.
Il est plus que temps de réhabiliter les experts et les professionnels spécialistes de leur domaine, qu’il soit technique ou non, et de faire l’effort d’entendre la part de vérité qu’ils portent, même si elle n’est que partielle. Pour la plupart, ils sont au service du pays, de ses intérêts et de ses citoyens.
Il est plus que temps de dénoncer le storytelling généralisé, son caractère manipulatoire, et le danger qu’il représente pour la démocratie et l’avenir de notre société.

 

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