Les
laboratoires pharmaceutiques et plus généralement « les entreprises produisant ou commercialisant des produits à
finalité sanitaire et cosmétique destinés à l'homme » devront bientôt
déclarer les cadeaux offerts aux professionnels de santé. Ce projet de décret
poursuit l'objectif louable d'instaurer plus de transparence sur ces pratiques
commerciales, en application de la loi sur le médicament votée après l’affaire
du Mediator.
Il y a un mois, L’Express réalisait un coup médiatique, en révélant les
attendus du texte provisoire et confidentiel, qui stipule que les avantages
d'une valeur inférieure à 60 euros n'auront pas à être rendus publics,
sensiblement différents d’une proposition antérieure rédigée sous la
responsabilité de l’ancien Ministre de la Santé, Xavier Bertrand, qui exigeait
que « les avantages soient rendus
publics lorsque leur montant est supérieur ou égal à un euro ».
Le Docteur
Bruno Toussaint, représentant de la revue médicale indépendante Prescrire, et le
Docteur Philippe Foucras, président du Formindep, un collectif militant pour
une formation médicale indépendante, ont manifesté leur indignation à la sortie
du Ministère de la Santé tandis qu’Irène Frachon, la lanceuse d’alerte sur le
Mediator, montait directement en première ligne à travers un entretien au
vitriol accordé à l’Express la semaine suivante, et adressait une mise en garde
à Marisol Touraine, via un courriel où elle s’indignait de la tournure des
réunions de préparation du décret.
Irène
Frachon s’érige en autorité morale supérieure admonestant dans cet article, plus
qu’elle ne l’interpelle, la Ministre de la Santé Marisol Tourraine ; si le
propos est franc, il est surtout violent et sa publication ne laisse pas de
mettre la pression sur la Ministre, qui devrait peut-être réfléchir à
l’opportunité de soumettre chacune de ses décisions à Irène, voire à lui céder
sa place !
A en croire ces croisés de la « démocratie sanitaire » ( ?), ces pratiques commerciales
relèveraient de la « petite
délinquance », tous les médecins seraient « intellectuellement « corruptibles » et les
laboratoires pharmaceutiques des corrupteurs par nature.
La différence entre un avantage de 1 euro et un
avantage de 60 euros apparaît pourtant relativement modeste ; on est bien
loin des voyages vers des destinations ensoleillées tous frais payés, des
dîners dans des restaurants étoilés qui, il y a quelques années, introduisaient
une suspicion légitime, et on peut s’interroger sur ce qui a pu provoquer cette
véritable tempête dans un verre d’eau dans la mesure où :
-
Si
l’on rapporte la valeur de ces avantages aux revenus moyens d’un médecin, le
débat sur le seuil de déclaration frise le ridicule.
-
La
pratique des petits cadeaux et avantages d’une valeur de quelques centimes à
quelques euros est générale dans tous les secteurs d’activité, et relève des
règles les plus élémentaires de la relation commerciale. Qui n’a pas reçu, un
stylo, un gadget, ou même un agenda à couverture en PVC, fabriqué en Chine et
siglé d’une marque quelconque, sur un salon ou dans le cadre de son activité
professionnelle ? La qualité le dispute généralement à l’esthétique pour
interdire une utilisation professionnelle ; qu’importe d’ailleurs,
puisqu’il s’agit d’une marque d’attention très formelle ; c’est, en
l’occurrence, le geste qui compte plus que la valeur.
Qu’est-ce qui motive réellement cette volonté de
mettre les revenus et petits avantages des professionnels de santé sous une
surveillance si étroite (au premier euro) qu’elle relève d’une suspicion a
priori sur leur probité et leur indépendance ? Comme chacun a pu le
constater auprès de son médecin travaillant 12 heures par jour, et comme il a
pu se le faire confirmer dans la presse, les professionnels de santé sont
influençables et surtout motivés par l’appât du gain !
A l’heure où
les vrais problèmes sont le développement des déserts médicaux et le
financement du système de Santé, cette querelle de chiffres apparaît
particulièrement déconnectée des réalités, sinon totalement déplacée ;
elle obéit néanmoins à des enjeux idéologiques qui sont loin d’être anodins.
Les médecins influencés par les
petits cadeaux doivent être placés sous « surveillance citoyenne »
Au prétexte
que, loin d’entretenir simplement l’amitié, les petits cadeaux font les grandes
corruptions, le projet poursuivi se révèle pour le moins extrême dans ses
justifications comme dans ses objectifs :
Pour Irène
Frachon « les petites attentions des
industriels tisseraient des liens aussi sûrement que de plus gros
cadeaux » tandis que la revue Prescrire clame haut et fort « qu’il est solidement établi que les
petits cadeaux influencent inconsciemment même les plus vigilants »(http://www.prescrire.org/Fr/3/31/48186/0/2012/ArchiveNewsDetails.aspx?page=1
). On voit quand même
difficilement un médecin trafiquer ses ordonnances pour un stylo quatre
couleurs et un bloc-notes fluo !
Les
objectifs du projet ne sont pas moins intéressants : « permettre aux citoyens de savoir ce que les médecins reçoivent
des laboratoires pharmaceutiques (stylo-bille, bloc-notes, repas au restaurant,
billets d'avion pour participer à un congrès médical, fonds destinés à financer
un projet de recherche, etc...) et donc d'exercer leur esprit critique face aux
discours tenus par les intéressés » … Si ce n’est un nouvel avatar de
l’offensive généralisée déclenchée contre les professionnels de santé, on se
demande quelles seraient les vertus d’un tel « contrôle citoyen » ; par contre on saisit
immédiatement les dangers de cette
« démocratie sanitaire » chère aux idéologues bobos de la
mouvance écolo-libertaire et de la gauche de la gauche, qui rêvent de
réinstaurer des « comités de salut public » pour les médecins, les
labos et les entrepreneurs ; on les sent nettement moins empressés à
appliquer la même exigence de transparence sur l’utilisation de la réserve
parlementaire de 130 000 euros accordés aux députés … ils en ont
quelques-uns et font partie, paraît-il, de la majorité parlementaire. Il reste
qu’on voit également mal l’avantage que tireront les patients citoyens à « exercer leur esprit critique » :
ils seraient bien en peine, pour la plupart, à changer de médecin surtout pour
des motifs aussi éloignés de l’essentiel de la problématique du soin.
L’écho enthousiaste
donné dans certains medias à ce projet politique inquiétant (les autres se
taisent prudemment comme à leur habitude), sans analyse aucune des tenants et
des aboutissants, ne peut que susciter une certaine perplexité, car en matière
de petites ou grandes marques d’attention, le « quatrième pouvoir »
est très loin d’être en reste par rapport aux professionnels de Santé. Journalistes
politiques, économiques, chroniqueurs, éditorialistes sont bien obligés d’accepter
quelques faveurs au nom de la proximité avec le pouvoir, nécessaire à l’exercice
de leur très difficile travail de terrain dans les restaurants étoilés, les
salons, les petites sauteries informelles ou les voyages plus ou moins
officiels. On taira par pudeur les pratiques de la profession et on hurlera
avec les loups à l’indépendance farouche de la Presse : il ferait beau
voir que l’on applique le « contrôle citoyen » et la démocratie
médiatique » aux « avantages » des journalistes et aux « subventions »
accordées à certains médias, dès le premier euro ! Les lecteurs citoyens
auraient de quoi « exercer leur
esprit critique », et gageons que leur fréquentation des médias d’information
deviendrait dramatiquement sélective pour la plupart d’entre eux.
Ainsi, ce
qui a provoqué l’ire de la petite équipe de Foucras, Toussaint et Frachon c’est
de voir contrarié leur projet d’une transparence totale sur ce que reçoivent
les médecins dans le cadre de leurs relations avec les laboratoires
pharmaceutiques.
Comme toutes
les exigences de ce type, elle s’assimile dangereusement à un système
inquisitorial et à son cortège de dérives paranoïaques. On est bien loin d’une
démarche éthique fondée sur des relations de confiance entre partenaires
institutionnels, médecin et patient ; Si selon l’adage, « la
confiance n’exclue pas le contrôle », la transparence à ce point exclue
totalement la confiance.
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