lundi 12 novembre 2012

Les médecins tous corrompus ?


Les laboratoires pharmaceutiques et plus généralement « les entreprises produisant ou commercialisant des produits à finalité sanitaire et cosmétique destinés à l'homme » devront bientôt déclarer les cadeaux offerts aux professionnels de santé. Ce projet de décret poursuit l'objectif louable d'instaurer plus de transparence sur ces pratiques commerciales, en application de la loi sur le médicament votée après l’affaire du Mediator.

Il y a un mois, L’Express réalisait un coup médiatique, en révélant les attendus du texte provisoire et confidentiel, qui stipule que les avantages d'une valeur inférieure à 60 euros n'auront pas à être rendus publics, sensiblement différents d’une proposition antérieure rédigée sous la responsabilité de l’ancien Ministre de la Santé, Xavier Bertrand, qui exigeait que « les avantages soient rendus publics lorsque leur montant est supérieur ou égal à un euro ».

Le Docteur Bruno Toussaint, représentant de la revue médicale indépendante Prescrire, et le Docteur Philippe Foucras, président du Formindep, un collectif militant pour une formation médicale indépendante, ont manifesté leur indignation à la sortie du Ministère de la Santé tandis qu’Irène Frachon, la lanceuse d’alerte sur le Mediator, montait directement en première ligne à travers un entretien au vitriol accordé à l’Express la semaine suivante, et adressait une mise en garde à Marisol Touraine, via un courriel où elle s’indignait de la tournure des réunions de préparation du décret.

Irène Frachon s’érige en autorité morale supérieure admonestant dans cet article, plus qu’elle ne l’interpelle, la Ministre de la Santé Marisol Tourraine ; si le propos est franc, il est surtout violent et sa publication ne laisse pas de mettre la pression sur la Ministre, qui devrait peut-être réfléchir à l’opportunité de soumettre chacune de ses décisions à Irène, voire à lui céder sa place !
A en croire ces croisés de la « démocratie sanitaire » ( ?), ces pratiques commerciales relèveraient de la « petite délinquance », tous les médecins seraient « intellectuellement « corruptibles » et les laboratoires pharmaceutiques des corrupteurs par nature.
La différence entre un avantage de 1 euro et un avantage de 60 euros apparaît pourtant relativement modeste ; on est bien loin des voyages vers des destinations ensoleillées tous frais payés, des dîners dans des restaurants étoilés qui, il y a quelques années, introduisaient une suspicion légitime, et on peut s’interroger sur ce qui a pu provoquer cette véritable tempête dans un verre d’eau dans la mesure où :
-          Si l’on rapporte la valeur de ces avantages aux revenus moyens d’un médecin, le débat sur le seuil de déclaration frise le ridicule.
-          La pratique des petits cadeaux et avantages d’une valeur de quelques centimes à quelques euros est générale dans tous les secteurs d’activité, et relève des règles les plus élémentaires de la relation commerciale. Qui n’a pas reçu, un stylo, un gadget, ou même un agenda à couverture en PVC, fabriqué en Chine et siglé d’une marque quelconque, sur un salon ou dans le cadre de son activité professionnelle ? La qualité le dispute généralement à l’esthétique pour interdire une utilisation professionnelle ; qu’importe d’ailleurs, puisqu’il s’agit d’une marque d’attention très formelle ; c’est, en l’occurrence, le geste qui compte plus que la valeur.

Qu’est-ce qui motive réellement cette volonté de mettre les revenus et petits avantages des professionnels de santé sous une surveillance si étroite (au premier euro) qu’elle relève d’une suspicion a priori sur leur probité et leur indépendance ? Comme chacun a pu le constater auprès de son médecin travaillant 12 heures par jour, et comme il a pu se le faire confirmer dans la presse, les professionnels de santé sont influençables et surtout motivés par l’appât du gain !
A l’heure où les vrais problèmes sont le développement des déserts médicaux et le financement du système de Santé, cette querelle de chiffres apparaît particulièrement déconnectée des réalités, sinon totalement déplacée ; elle obéit néanmoins à des enjeux idéologiques qui sont loin d’être anodins.

Les médecins influencés par les petits cadeaux doivent être placés sous « surveillance citoyenne »

Au prétexte que, loin d’entretenir simplement l’amitié, les petits cadeaux font les grandes corruptions, le projet poursuivi se révèle pour le moins extrême dans ses justifications comme dans ses objectifs :

Pour Irène Frachon « les petites attentions des industriels tisseraient des liens aussi sûrement que de plus gros cadeaux » tandis que la revue Prescrire clame haut et fort « qu’il est solidement établi que les petits cadeaux influencent inconsciemment même les plus vigilants »(http://www.prescrire.org/Fr/3/31/48186/0/2012/ArchiveNewsDetails.aspx?page=1 ). On voit quand même difficilement un médecin trafiquer ses ordonnances pour un stylo quatre couleurs et un bloc-notes fluo !

Les objectifs du projet ne sont pas moins intéressants : « permettre aux citoyens de savoir ce que les médecins reçoivent des laboratoires pharmaceutiques (stylo-bille, bloc-notes, repas au restaurant, billets d'avion pour participer à un congrès médical, fonds destinés à financer un projet de recherche, etc...) et donc d'exercer leur esprit critique face aux discours tenus par les intéressés » … Si ce n’est un nouvel avatar de l’offensive généralisée déclenchée contre les professionnels de santé, on se demande quelles seraient les vertus d’un tel « contrôle citoyen » ; par contre on saisit immédiatement les dangers de cette « démocratie sanitaire » chère aux idéologues bobos de la mouvance écolo-libertaire et de la gauche de la gauche, qui rêvent de réinstaurer des « comités de salut public » pour les médecins, les labos et les entrepreneurs ; on les sent nettement moins empressés à appliquer la même exigence de transparence sur l’utilisation de la réserve parlementaire de 130 000 euros accordés aux députés … ils en ont quelques-uns et font partie, paraît-il, de la majorité parlementaire. Il reste qu’on voit également mal l’avantage que tireront les patients citoyens à « exercer leur esprit critique » : ils seraient bien en peine, pour la plupart, à changer de médecin surtout pour des motifs aussi éloignés de l’essentiel de la problématique du soin.

L’écho enthousiaste donné dans certains medias à ce projet politique inquiétant (les autres se taisent prudemment comme à leur habitude), sans analyse aucune des tenants et des aboutissants, ne peut que susciter une certaine perplexité, car en matière de petites ou grandes marques d’attention, le « quatrième pouvoir » est très loin d’être en reste par rapport aux professionnels de Santé. Journalistes politiques, économiques, chroniqueurs, éditorialistes sont bien obligés d’accepter quelques faveurs au nom de la proximité avec le pouvoir, nécessaire à l’exercice de leur très difficile travail de terrain dans les restaurants étoilés, les salons, les petites sauteries informelles ou les voyages plus ou moins officiels. On taira par pudeur les pratiques de la profession et on hurlera avec les loups à l’indépendance farouche de la Presse : il ferait beau voir que l’on applique le « contrôle citoyen » et la démocratie médiatique » aux « avantages » des journalistes et aux « subventions » accordées à certains médias, dès le premier euro ! Les lecteurs citoyens auraient de quoi « exercer leur esprit critique », et gageons que leur fréquentation des médias d’information deviendrait dramatiquement sélective pour la plupart d’entre eux.

Ainsi, ce qui a provoqué l’ire de la petite équipe de Foucras, Toussaint et Frachon c’est de voir contrarié leur projet d’une transparence totale sur ce que reçoivent les médecins dans le cadre de leurs relations avec les laboratoires pharmaceutiques.

Comme toutes les exigences de ce type, elle s’assimile dangereusement à un système inquisitorial et à son cortège de dérives paranoïaques. On est bien loin d’une démarche éthique fondée sur des relations de confiance entre partenaires institutionnels, médecin et patient ; Si selon l’adage, « la confiance n’exclue pas le contrôle », la transparence à ce point exclue totalement la confiance.

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