Une crise de confiance légitime
Quatre mois après l’élection présidentielle, François
Hollande et le gouvernement socialiste affrontent un grave problème de perte de
confiance de la part des français ; l’ampleur et la rapidité de la dégradation
de la crédibilité sont inédites et interrogent les ressorts réels du phénomène et
ses conséquences à court et moyens terme.
Qui pourrait croire que les raisons avancées par l’opposition,
conspuant tout à la fois l’absence de réalisme et de courage de la gauche face
à la crise, son irresponsabilité, ses œillères idéologiques, etc… suffisent à
expliquer la sévérité de la crise de confiance qui s’installe ? Le
discours est attendu, simpliste et bien court pour expliquer la situation.
On n’accordera pas d’avantage de crédit au discours défensif
et auto justificatif d’une gauche reconnaissant tardivement que la crise est plus
grave qu’elle ne l’avait déclaré, ou aux habituels griefs contre l’héritage de
la majorité sortante qui réduirait ses possibilités d’action.
Certes, les déficits structurels et abyssaux des finances
publiques plombent durablement tout espoir de reprise ; certes le traité
sur la stabilité, la coordination et la gouvernance ou « pacte budgétaire
européen » est extrêmement contraignant et ajoute au péril de la
récession ; certes, l’industrie française s’est effondrée ces 10 dernières
années … les raisons objectives ne manquent pas pour justifier la défiance
naissante vis-à-vis du gouvernement.
Pourtant, il y a longtemps que la sévérité de la crise est
parfaitement évaluée par les dirigeants d’entreprises comme par les salariés du
secteur privé, et que la majorité de la population est résolue, et non pas
résignée, à assainir les finances publiques.
Il y a longtemps également que l’ensemble des acteurs
économiques et politiques, de droite comme de gauche ont conscience qu’un
ajustement de l’économie française est impératif, urgent et sera nécessairement
douloureux.
Qui peut croire que les entreprises, la société civile et
les citoyens ne comprennent pas ni ne mesurent l’ampleur de la crise ? Ils
la vivent et en éprouvent les conséquences les plus dures tous les jours, contrairement,
est-il besoin de la préciser, aux politiques et hauts fonctionnaires qui en parlent
sans la subir, sans la connaître sinon par procuration, et qui sont chargés d’y
remédier ?
La crise de confiance que traverse le gouvernement ne
saurait s’expliquer par les seuls facteurs exogènes d’une crise mondiale, ni
par l’incompréhension d’une société qui n’en saisirait ni la gravité ni les
difficultés à la maîtriser. Chacun est bien conscient de la nature d’une crise
qui représente en réalité un changement de cycle fondamental de l’économie
mondiale, et de la nécessité d’une adaptation majeure des économies française
et européenne. : S’adapter, évoluer est un impératif catégorique ; tout va
changer et plus rien ne sera comme avant ; tous en acceptent l’augure avec
fatalité et parfois avec enthousiasme (c’est aussi l’occasion de redistribuer
les cartes !).
Le changement c’est pas maintenant !
Pourtant, à cette mutation nécessaire et inéluctable de
l’économie, devrait correspondre un changement radical des pratiques
politiques, des modes de gouvernance et, plus fondamentalement, des relations
et des structures sociales qui devraient la précéder. La mobilisation des
forces vives de la nation, des talents, des énergies suppose que soient levés
les freins et les blocages d’une société française qui n’a jamais été aussi
inégalitaire, et aussi sclérosée. Ce n’est plus une démocratie, mais une
ploutocratie, contrôlée par des castes, des lobbies, des classes dominantes
hermétiques, dans laquelle l’ascenseur
social est en panne. Le changement de présidence et de majorité, pour peu
enthousiaste qu’il fût, au vu des scores électoraux de la gauche et du niveau
de l’abstention, ne traduisent certainement pas une conviction dans
l’efficacité du programme de la gauche, ni d’ailleurs une simple volonté de
changement de « style » (on reste confondu par la futilité de ce type
d’interprétations), mais l’espoir que s’opère une rupture avec un système
socio-économique suicidaire, construit depuis 30 ans.
Or ce n’est assurément pas ce qui se dessine depuis 3 mois ;
les signes d’un changement radical et profond du fonctionnement de l’état comme
les prémices d’une mutation sociétale libératoire ne sont pas au rendez-vous
des espoirs portés par l’arrivée de la gauche au pouvoir : c’est tout le
contraire, la confirmation sinon l’accentuation des fonctionnements pervers
d’une « élite » économique et politique qui fait montre d’une cécité
absolue et d’un mépris confondant pour l’intelligence et les aspirations de
reste de la population. La désillusion est immense, brutale et ses conséquences
seront à coup sûr dramatiques.
De l’illusion du changement à la
certitude de l’inertie
Curieusement, personne ne s’est encore interrogé sur les
facteurs endogènes d’une défiance généralisée désormais bien établie envers un
pouvoir qui ne tient pas ses promesses, et qui n’adopte pas l’attitude et les
discours propres à dynamiser et insuffler l’espoir, que l’on était en droit
d’attendre de la présidence « Normale » de François Hollande. Les
signes que délivre le gouvernement sont inquiétants et confirme la continuité
sinon le renforcement à l’excès des pratiques endogames d’une élite en rupture
avec les exigences légitimes d’une population qui réclame une révolution dans l’audace,
la transparence et l’honnêteté.
Le constat est amer : il n’y a que le pouvoir qui
change de mains, et encore, elles sont toutes surmontées d’une tête d’énarque,
assez souvent de la même promotion, avec les mêmes réflexes de caste, la même
arrogance, et un conformisme de la pensée autant décrié par les entreprises que
dénoncé au sein même de l’ENA. L’Elysée et Matignon sont devenues des antichambres
de l’ENA : Michel Sapin, Jean-Pierre Jouyet, Pierre-René Lemas, secrétaire
général de l'Elysée et Sylvie Hubac, directrice de cabinet, Emmanuel Macron et
Nicolas Revel, secrétaires généraux adjoints de la présidence, Aquilino Morelle
« Plume » du président … Au gouvernement de Jean-Marc Ayrault, on
recense Pierre Moscovici, Laurent Fabius, Michel Sapin, Fleur Pellerin, tous énarques,
sans compter les cabinets ministériels « squattés » par ces profils
uniformes et les grands corps de l’état où ils pullulent littéralement :
ce n’est pas là une promesse d’audace et d’inventivité, ni le gage d’une
expérience réelle et d’une connaissance intime des problématiques des
entreprises, mais la certitude d’une gestion administrative laborieuse et
timorée de la crise, plus préoccupée des chiffres que des hommes et des
entreprises, sans aucun espoir de rebond économique et social.
Sortir de la crise économique par le haut, c’est d’abord
résoudre la crise structurelle d’un modèle de société qui a atteint son degré
ultime d’obsolescence et qui génère lui-même les freins à la reprise :
crise de la représentation, crise de l’ouverture et de la fluidité du corps
social, crise d’une société d’apartheid qui touche les classes populaires, les
classes moyennes, les femmes, les handicapés, les PME, les minorités, les
seules véritables forces vives de la nation. Le miroir que tend leur nouveau
pouvoir est loin de refléter la diversité et les talents de la société
française ; pire, les travers qui ont coûté si cher à l’ancienne majorité,
sont encore plus marqués dans l’actuelle majorité.
Les signaux d’alerte ne cessent de s’accumuler et ne
laissent pas d’inquiéter l’ensemble d’une population qui en a vu d’autres, qui
ne se laisse plus avoir par des artifices de communicant, et qui constate que
les hommes et le programme ne sont pas à la hauteur des enjeux, des sacrifices
consentis, des souffrances et des attentes :
-
La rivalité entre Ségolène Royal et Valérie
Trierweiler dont le Tweet assassin constitue l’apothéose, s’invite dans un
moment fondateur de la vie politique nationale, qu’elle transforme en mauvaise
série B, au mépris de tout respect pour l’ensemble de la nation et la solennité
de l’élection. On passe du vaudeville Sarkosiste au « Secret Story »
Hollandais et Paris Match, Gala ou Closer détrônent désormais Le Figaro, Le
Monde ou Libération dans le suivi de la vie politique française.
-
L’inertie estivale d’un gouvernement, en
vacances « bien méritées » après l’épuisante conquête du pouvoir,
dans un pays où plus de 50% de la population n’en prend pas faute moyen ou de
temps, et au moment où les plans sociaux et les faillites d’entreprises
s’accumulent.
-
Les rivalités entre les divas du gouvernement,
provoquants couacs et cacophonie qui rendent illisible la politique
gouvernementale.
-
Les affaires qui, déjà, émergent et rappellent
étrangement les pratiques tant décriées par les protagonistes eux-mêmes sous le
gouvernement UMP.
La suspicion de « Conflit
d’intérêt » envers Arnaud Montebourg et Audrey Pulvar dans l’affaire de la
banque Lazard ne manquerait pas de sel compte tenu des prises de position du
couple dans l’affaire Woerth, si elle ne révéler l’invraisemblable incongruité
d’une situation qui paraît « normale » aux intéressés et à leurs
pairs : l’association étroite des milieux économiques, politiques et
journalistiques, au mépris de toute précaution sur les risques de trafic
d’influence et de conflit d’intérêt dont on ne sait plus si les élites s’en
affranchissent en toute impunité ou s’ils en sont totalement inconscients, ce
qui n’est pas moins préoccupant.
-
L’omniprésence insupportable « d’hommes de
l’ombre » trop visibles derrière le chef de l’état, le gouvernement et
dont chacun se demande si la politique menée n’est pas directement d’abord
dictée par les seules considérations de la « Com » au détriment de
l’efficacité réelle ; il faut reconnaître que les 3 mois d’exercice
gouvernementaux émaillés de discours, de communiqués et de véritables shows, relèvent
plus de l’exercice savamment orchestré de théâtralisation et de dramatisation
d’une Sitcom que de l’exercice du pouvoir. Que les conseillers politiques de
l’Elysée et de Matignon soient des transfuges de l’officine Euro RSCG laisse le
citoyen pour le moins dubitatif sinon inquiet, quand on sait les catastrophes
politiques essuyées par Jospin et Strauss Kahn étroitement conseillés par la
même officine ou des adeptes des « revolving doors » entre l’agence
de Com et les ministères, à l’instar d’Aquilino Morelle, « la Plume qui
pense » de Hollande et auparavant de Montebourg …
La défiance grandissante vis-à-vis du très récent
gouvernement renvoie sans doute moins à la hauteur des difficultés qu’il
affronte, qu’au constat alarmant qu’il n’a pas su aligner une équipe qui
témoigne d’une ouverture et d’un renouveau de la vie politique et du fonctionnement
du pouvoir ; au contraire, il a accentué jusqu’à la caricature, les
travers d’un système qu’il dénonçait encore il y a quelque mois : le
brouillage des frontières entre vie privée et vie publique, la prépondérance
donnée à la « Com » sur l’action, le réflexe de caste énarquienne, le
mélange des genres et des intérêts entre le premier et le quatrième pouvoir.
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