Un Mediator très
médiatique
Jacques Servier,
fondateur du Laboratoire Servier ayant produit le désormais célèbre Mediator,
et élevé par Nicolas Sarkozy, en 2009, au rang de Grand-Croix de la Légion
d’honneur, plus haute distinction de l’ordre, est devenu en à peine 1 an, l’un
des hommes les plus honnis de France.
Certes, le Mediator,
prescrit pendant plus de 30 ans à 5 millions de personnes, est soupçonné
d’avoir eu des conséquences graves pour la santé. Certes, lui et ses
entreprises sont mis en examen dans le cadre de 2 procédures judiciaires, à
Paris et à Nanterre, sous des chefs d’inculpation graves : Tromperie
aggravée, Homicides et blessures involontaires, escroquerie à l’assurance
Maladie et aux Mutuelles. Certes, il est un homme de pouvoir qui dispose de
réseaux d’influence importants. Certes, il n’apparaît pas vraiment comme un
personnage très sympathique, et en ces temps de crise, chacun se réjouit
secrètement de la chute annoncée d’un puissant.
Pour autant, jamais
un tel lynchage politico-médiatique n’avait été observé ; il dépasse
de loin les affaires DSK et Bettencourt. Avant même les résultats des procès en
cours, et l’émergence d’une vérité judiciaire, la condamnation morale de Jacques
Servier et des Laboratoires Servier dans la presse était unanime.
Après plus d’un an de déferlante médiatique et au seuil de
l’ouverture du premier procès à Nanterre, il nous est apparu opportun de
soulever certaines observations dérangeantes. Sans préjuger des résultats des
instructions et procès en cours, qui devraient seuls établir, ou pas, la
culpabilité du Laboratoire, le traitement politico-médiatique de cette affaire
ne laisse pas d’interpeller sur la réalité de manœuvres politiques et de
manipulations de l’opinion publique.
Quoique l’on pense de Jacques Servier, un personnage qui
représente tous les excès et dérives du système de Santé, la logique implacable
et condamnable du fonctionnement des réseaux au plus haut niveau de l’état,
cela n’exonère pas d’un minimum de sens critique sur la façon dont cette
affaire a été traitée sur le fond par la presse.
Avec le recul, l’unanimité des propos, le systématisme des
accusations, l’étrange récurrence des mêmes phrases dans tous les médias, les
« omissions » incompréhensibles, la mobilisation outrancière de
l’émotion, et surtout l’absence de posture critique, soulèvent de véritables
questions. Ce n’est pas défendre Les Laboratoires Servier que de dénoncer la dérive majeure du
fonctionnement des médias sur cette affaire, car c’est bien là l’enjeu du
fonctionnement démocratique : être informé pour pouvoir jouer son rôle de
citoyen en toute connaissance de cause, et ne pas se voir servir un conte,
fût-il bien écrit, avec ses séduisants ressorts dramatiques et la maxime morale
qui lui est associée.
Reprenons point par point les éléments troublants de ce
feuilleton dont on ne saurait dire s’il est plus troublant pour le
fonctionnement de la presse, qu’il n’est dramatique pour un certain nombre de personnes,
qui sont les victimes d’un système de désinformation, après avoir été les
victimes d’un système de santé défaillant.
Reprenons quelques points clefs de l’affaire qui nous
semblent pour le moins troublants :
Des chiffres sujets à
caution :
Le Mediator est désormais pour le public, le médicament
ayant provoqué la mort de 500 à 2000 personnes en 33 ans de prescription.
Comment ne pas en être persuadé, compte tenu de la répétition systématique de
ces chiffres dans tous les articles, brèves, et messages postés sur le Web.
« Le Mediator,
médicament du Laboratoire Servier, aurait fait 500 à 2000 morts » ;
« le Mediator, antidiabétique du Laboratoire Servier, largement prescrit
comme coupe-faim, a fait 500 à 2000 morts, selon les études » ….
Outre qu’on appréciera la valeur toute relative de l’emploi
du conditionnel, force est de constater que ces chiffres sont très loin d’être
avérés ; ils ne se sont imposés que par le volume exceptionnel de leur
répétition de dépêches en Manchettes. La répétition par l’ensemble des sources
d’information finit par avoir une force de conviction particulièrement
efficace.
Mais tout le monde semble avoir oublié l’origine de ces
chiffres : une estimation issue de l’étude d’une épidémiologiste, membre
de l’Afssaps, Mme Catherine Hill, ayant travaillé sur le fichier de la CNAM. http://www.lejdd.fr/Societe/Sante/Actualite/Catherine-Hill-l-epidemiologiste-en-charge-d-une-etude-sur-le-Mediator-repond-au-JDD-interview-245219/
Si Mme Hill est une épidémiologiste éminente et reconnue,
qui dirige le service d’Epidémiologie des cancers de l’Institut Gustave-Roussy
à Villejuif, son étude a fait l’objet de sérieuses critiques de la part d’une
autre sommité, le professeur Jean Acar, ancien chef de service de cardiologie à
l’hôpital Tenon, spécialiste reconnu des valvulopathies, fondateur du groupe
valvulaire de la Société française de cardiologie. Le professeur Jean Acar a
étayé très précisément ses réserves au cours de la commission des affaires
sociales du Sénat, Mission commune d’information sur le Mediator, face à 2
épidémiologistes de l’INSERM, Agnès Fournier et Mahmoud Zureik, auteurs de
l’étude CNAM 3. Le moins que l’on puisse dire c’est que le professeur Acar, qui
ne défend d’ailleurs pas le Mediator, établit très clairement que l’approche
statistique des épidémiologistes est critiquable sur le fond à la fois sur la
validité des méthodologies utilisées, l’analyse des décès observés et le calcul
des extrapolations avancées.
La communauté des cardiologues, qu’ils soient cliniciens,
échocardiographistes ou chirurgiens, entendent d’autant mieux ces réserves,
qu’ils n’ont rien vu dans leur pratique, qui puisse valider les chiffres de
mortalité avancés par les épidémiologistes sur des bases purement statistiques.
Il semble que la
presse n’ait retenu que la vérité « statistique » très contestée,
contre la vérité « clinique » des premiers spécialistes des
affections cardiaques supposées : les cardiologues. Cette remise en cause des chiffres sur la base de l’argumentation du principal
expert des valvulopathies en France, appuyé par la communauté des cardiologues
qui partagent son scepticisme, n'a pas été relayée par les médias. Un choix qui
laisse perplexe (Ref : Panorama du
Médecin N° 5246-5247 du 19 au 25 décembre 2011).
C’est pourtant un point important qui conditionne les indemnisations,
et plus grave, le degré de dangerosité du Mediator. Même si sur le fond, ce
débat sur le chiffres ne remet en aucun cas en cause la gravité de la situation
en terme de Santé publique (il y a incontestablement des risques, des malades
et des morts), on ne peut que s’interroger sur cette singulière omission :
Première
hypothèse : Elle simplifie l’histoire, facilite l’effet d’annonce et
donne des proportions homériques à un scandale sanitaire : le graal du
journalisme ! Sauf que ce n’est pas cela le journalisme d’investigation.
Nous renvoyons nos confrères à leusr responsabilités et à leur sens de la
déontologie.
Seconde
hypothèse : la presse n’a plus la mission d’informer et d’analyser les
faits, mais celle de « distraire » un public et participe activement
à la mise en place d’un spectacle permanent, fusse au détriment de la
vérité ; Guy Debord, Pierre Bourdieu et jean Baudrillard l’avaient dénoncé
en leur temps, ils ne s’étaient assurément pas trompés. Un constat dont les
implications sont désastreuses pour le fonctionnement démocratique lui-même,
mais qui n’est pas dénué d’une réalité qu’il s’agit de combattre résolument.
Troisième
hypothèse : une sélection des informations, qui participe d’un projet
délibéré. Sauf à tomber dans la paranoïa sur l’existence d’un complot, on ne
peut guère imaginer que cela soit possible compte tenu de la diversité des
médias. Pourtant, Jacques Servier s’est risqué à en émettre l’hypothèse
publiquement dans le journal Le Monde.
Une sortie qui prête évidemment à sourire ; mais si on
ne peut pas parler sérieusement de complot, on peut légitimement supposer
qu’une stratégie d’influence est effectivement à l’œuvre : à changer de
vocabulaire et de concept, on change de paradigme.
Liens d’intérêt et
stratégie d’influence :
Les complots font partie de l’imaginaire du 19ème
siècle et plus personne ne se réunit dans des caves ou dans les antichambres
des cabinets ministériels pour en ourdir ; la convergence des intérêts
s’organise désormais de manière informelle, aux dîners du Siècle, aux
rencontres de Lourmarin où se croisent le gotha des laboratoires
pharmaceutiques et des Ministres de la Santé invités par le lobbyiste Daniel
Vial.
Si l’affaire Mediator engage la responsabilité des
Laboratoires Servier, elle révèle surtout les incroyables dysfonctionnements du
système de pharmacovigilance et les responsabilités écrasantes du Ministère de
la Santé. De là à penser que l’ampleur donnée à cette affaire et la véritable
campagne d’ostracisation de Jacques Servier et des Laboratoires du même nom ait
eu pour principal objectif de détourner les regards de ces défaillances et
responsabilités, il n’y a qu’un pas … que nous nous nous abstiendrons bien sûr
de franchir. Nous nous contenterons ici de livrer prudemment quelques
interrogations, en cours d’investigation :
La chronologie des
faits pose question : qu’est-ce qui explique que l’Afssaps ait pris la
décision du retrait du Mediator si tardivement (2009) et avec autant de
difficultés ? Comment se fait-il qu’un mois avant le retrait des
spécialités à base de Benfluorex, 2 génériques du Mediator, des laboratoires
Mylan et Qualimed, aient obtenus une autorisation de mise sur marché (AMM),
avec l’aval du Ministère ?
Les prises de
position des acteurs impliqués et les liens qu’ils entretiennent entre eux, suscitent
également la perplexité.
Le rapport de l’IGAS,
qui a joué un rôle déterminant dans cette affaire, accable les Laboratoires
Servier, avec une rare dureté ( Servier aurait « anesthésié » les acteurs de la chaine du médicament et
les aurait même « roulés dans la
farine ») et dénonce les graves anomalies, lacunes et
dysfonctionnements des différentes instances sanitaires en charge du médicament.
On notera cependant qu’il minimise la responsabilité des
Ministres et en particulier du Ministre actuel de la Santé, Xavier Bertrand (« il semble qu’aucune information
sanitaire sur le risque du Mediator n’a été portée à la connaissance des
ministres », même s’il souligne « qu’ils auraient dû être
attentifs à la nécessité de renforcer et de rendre plus efficace le dispositif
de pharmacovigilance ») : un nouvel avatar de « Responsable mais pas coupable » ?
On notera également
qu’il met l’accent sur la délicate question des conflits d’intérêt, ce qui
apparaît comme un problème légitime « La
mission pense souhaitable que tous les agents publics ayant à connaître des questions liées aux médicaments soient
tenus de déclarer de tels liens. Il doit en
être en particulier ainsi pour les membres des cabinets ministériels » ;
a priori, on ne peut qu’applaudir à une telle recommandation ; on est plus
circonspect sur la suspicion apparemment jetée sur l’intégrité de certains
professionnels de santé cités dans le rapport (et qui annonçait d’ailleurs une
véritable « chasse aux sorcières » visant toutes les personnes ayant
travaillé pour ou avec les Laboratoires Servier, au sein de l’Afssaps et des
différentes instances sanitaires ou ministérielles http://sante.lefigaro.fr/actualite/2011/09/21/16060-mediator-ex-cadres-lafssaps-rebondissent
) et sur la difficulté prévisible de trouver suffisamment d’experts de haut
niveau qui n’aient pas travaillé en collaboration avec les laboratoires
pharmaceutiques dans leur domaine de spécialité (on rappellera l’épisode de la
démission des 40 experts sur 43 du groupe de travail sur les anti-infectieux
qui conseillaient l'Agence française de sécurité sanitaire et des produits de
Santé).
Au-delà, il ne semble pas que cette notion centrale de
« liens d’intérêt » s’étende aux relations privilégiées entretenues
par certains hauts fonctionnaires avec des entreprises bien implantées dans
l’univers de la Santé. Ainsi, les
passages de certains membres du cabinet du Ministre de la Santé Xavier Bertrand
à l’agence de Communication Euro RSCG, dont le pôle Santé joue un rôle
d’influence majeur, ne semble pas poser problème. Que l’un des rédacteurs du
rapport de l’IGAS, le très médiatisé Aquilino
Morelle ait travaillé au sein de cette agence, dont l’un des principaux
clients est Sanofi, quelques mois avant d’être missionné pour la rédaction de ce
rapport, semble exclu du périmètre des possibles « Conflits
d’intérêt » : nous nous serions bien volontiers rangés à cette
position de principe si l’on avait attiré notre attention sur La lettre Espace
Social Européen n°41 du 12 décembre 2011 qui relate l’étrange proposition faite
à Aquilino Morelle par Xavier Bertrand, de prendre la direction générale de la
Santé (DGS).
Un deal bien troublant quand on sait qu’Aquilino Morelle est
désormais la plume de François Hollande, et qui ne peut que jeter la confusion
la plus grande dans le positionnement des personnalités des 2 partis de
gouvernement, l’UMP et le PS. Cette révélation a jeté la consternation au sein
des responsables politiques des 2 partis ; gageons que si elle était
relayée par les médias ou Internet, elle risque, dans les semaines qui
viennent, de plonger les électeurs dans la plus extrême perplexité, au profit …
de formations alternatives qui ne manqueront pas d’exploiter cette incroyable
affaire.
Autre acteur central de l’affaire, le député PS Gérard Bapt a présidé la mission parlementaire
d’enquête sur le Mediator et s’est posé comme l’un des adversaires les plus
véhéments de Jacques Servier. On ne pourrait que louer cette combativité face
au puissant laboratoire, et la posture courageuse d’un homme qui se fait le
relais de l’indignation générale, et sans doute est-il sincère ; mais on
aurait adhéré plus complètement à son combat s’il n’avait aucun lien avec des
laboratoires concurrents des Laboratoires Servier, dont GSK par l’intermédiaire
du Club Hippocrate ou du Club
« Avenir de la Santé »
Il apparaît décidément difficile dans cette affaire de
trouver une personnalité totalement indépendante, qui ne prête le flanc à aucun
soupçon. Ce ne sont bien évidement pas les personnes qu’il faut soupçonner de
quelque machination machiavélique, mais un fonctionnement général de
l’oligarchie au pouvoir, qui laisse ouverte la porte à toute les spéculations,
et qui prépare le terrain à toutes les dénonciations extrémistes : un
véritable danger à 2 mois des élections présidentielles et à 5 mois des
législatives. C’est bien cela qui est révoltant, cette chronique d’une
catastrophe annoncée, de l’aveu même d’une bonne partie des hauts
fonctionnaires et responsables politiques : il est urgent de dresser des
barrières intangibles entre intérêts publics et intérêts privés, et d’adopter
les pratiques vertueuses des pays du Nord en matière d’indépendance des
responsables politiques : la société de cour à la française, si bien
décrite par Norbert Elias trouve aujourd’hui ses limites et risque d’entrainer
un tsunami politique redoutable.
A qui profite
l’affaire ? Les laboratoires Servier sont le deuxième laboratoire
français, indépendant, particulièrement dynamique et bien placé sur les marchés
émergents, dans un contexte international qui prévoit des difficultés
importantes pour l’ensemble de l’industrie pharmaceutique. Nul doute qu’un
laboratoire d’une taille relativement modeste au niveau international aiguise les appétits de quelques géants
opportunistes de Big Pharma, comme l’ont d’ailleurs judicieusement souligné
des prévisionnistes du monde de la banque assurance. Une piste à suivre quand
on constate les proximités entre des acteurs clefs de l’affaire Mediator et les
laboratoires GSK ou Sanofi ….
Enfin concernant les médias, une simple recherche documentaire
suffit à établir que l’offensive médiatique est menée tambour battant par 2 à 3
quotidiens, 2 à 3 journalistes dont les articles sont largement relayés, et qu’il
est prudent et surtout inutile de citer tant ils sont faciles à identifier. Ils
sont particulièrement bien informés, y compris sur des éléments « fuités »
des instructions en cours, et il n’échappe à personne qu’ils investissent un
véritable rôle de procureur plutôt que de journaliste. Est-ce vraiment la
recherche de la vérité qui les guide, ou la quête de la notoriété et la volonté
légitime de sortir les affaires pour le plus grand bien de la santé économique
de leur journal, ou bien y a-t-il d’autres motivations cachées ? On est en
droit de se poser la question au regard des contenus de ces dizaines d’articles
à charge et des liens privilégiés que certains d’entre eux entretiennent avec
certains protagonistes de l’affaire.
Il n’est bien entendu pas question pour nous de remettre en
cause l’intégrité, la conscience professionnelle et le respect de la
déontologie des personnes citées ; mais bien de dénoncer un système opaque
fonctionnant sur des réseaux d’intérêt, à l’instar de Vincent Nouzille « La république du copinage »,
ou de Sophie Coignard et de Romain Guibert « L’oligarchie
des incapables » qui ont courageusement et brillamment mis en évidence
un fonctionnement des élites lourd de menaces pour la Démocratie.
La France est un petit pays, et le monde de la Santé est un
« tout petit monde », mais il est des liens d’amitié, des liens
familiaux et des liens d’intérêts entre les principaux protagonistes de cette
affaire, entre politiques, « gourous » de la Com, experts de la Santé
publique, avocats de victimes et journalistes qui ne peuvent qu’ébranler la
confiance que l’on accorde a priori à ces acteurs. Nous voulons croire que nos
doutes seront dissipés, car il ne saurait y avoir de place au doute en des
affaires aussi graves, et l’on ne peut que déplorer que le choix des personnes
en responsabilité n’ait pas respecté à la lettre et a minima, un principe de
précaution élémentaire dans le choix des personnes en responsabilité, pour
garantir la confiance du public.
On ne peut que compatir aux drames humains générés par le
Mediator, et souhaiter non seulement que la justice se prononce sur cette
affaire, mais aussi que la réforme du médicament permette d’éviter la
reproduction d’un tel drame à l’avenir. On peut aussi espérer que toute la
lumière soit faite sur l’éventuelle affaire derrière l’affaire ; nous
enquêtons et nous convions nos confrères à faire de même.