Le débat entre les deux candidats à la Présidentielle a
constitué l’acmé d’une campagne déceptive à bien des égards, tant sur le fond
que sur la forme. Un débat à « couteaux tirés », « sous haute
tension » annoncé et présenté comme un combat de boxe par des médias qui
ont renoncé depuis longtemps à leur posture critique et à leur mission
d’information, pour investir leurs nouveaux rôles de chauffeurs de salle et de
producteur de spectacle. Les bons mots, le recyclage des citations plus ou
moins humoristiques ou cyniques, avec la légèreté ou la gravité qui sied à une
presse mondaine et pipolisée, masquent mal que les medias ont perdu leur
indépendance, qu’ils sont aux ordres de leurs actionnaires et d’un pouvoir qui
les maintient sous perfusion de subventions publiques.
Les réseaux d’influence minent une République moribonde,
dont on peut prédire sans risque, qu’elle se dirige tout droit vers son
implosion, avec tous les risques (mais aussi tous les espoirs) que cette issue
comporte. Jamais la manipulation des faits et de l’information n’avait atteint
un tel degré de sophistication : un degré ultime où la plupart des acteurs
de second rang de cette Comedia dell’arte sont convaincus qu’ils sont (de bonne
foi mais parfois de mauvaise conscience) dans leur rôle au service du bien
commun et de la vérité.
Les médias contre le
pouvoir, tout contre…
Dans la ploutocratie qu’est désormais devenue la 5ème
République, les médias ne jouent pas leur rôle de « 4ème
pouvoir » mais sont devenus, de fait, les auxiliaires précieux des élites
avec lesquelles ils entretiennent des relations de proximité particulièrement
étroites. Quelques observations incitent furieusement à interroger cette
réalité :
Si le coup de foudre est imprévisible et l’amour réputé
aveugle, les exemples de couples formés par un politique et une journaliste
sont devenus si fréquents, qu’ils interpellent sur les raisons qui expliquent
un fait sociologique aussi massif : Bernard Kouchner et Christine Ockrent,
François Hollande et Valérie Trierweiler, Jean-Louis Borloo et Béatrice
Shönberg, Dominique Strauss-Kahn et Anne Sinclair, Arnaud Montebourg et Audrey
Pulvar … Au-delà des relations amoureuses qui ne regardent personne, on ne
saurait ignorer que ce constat interroge légitimement les relations entre
politiques et journalistes ; certes, ils se croisent et se côtoient, mais
il en va de même, par exemple, des PDG et des représentants syndicaux : on
n’a pourtant jamais observer que les négociations salariales se transformaient
en relations intimes ! Mais surtout, on s’interroge sur l’incidence de ces
relations sur la manière dont les medias traitent ensuite l’information
politique (et cela, bien sûr, sans remettre en question l’intégrité et la
déontologie professionnelle de tel ou telle).
Comment ne pas aussi s’interroger sur les liens d’intérêt et
d’amitié entre les grands patrons du Monde, de Libération, du Figaro, du Nouvel
Observateur… avec des personnalités de premier plan du PS comme de l’UMP … Cela
n’aurait aucune incidence sur l’indépendance de ces medias institutionnels et
sur leur manière de traiter l’information ; on aura la politesse de le
croire ! Libération s’affiche en Pravda du PS et a manifestement fait son
choix entre organe de presse et organe de propagande. Les journalistes du Figaro
s’émeuvent timidement de leur absence d’indépendance. Les Pigasse, Olivennes,
Demorand seraient les chevaliers blancs du sauvetage de la presse, qui ne leur
rapporterait rien et même leur coûterait des fortunes : on les plaint, on
les admire et on loue leur sens de l’abnégation au service de la liberté de la
presse ! Bien évidemment, ce qui est en question, c’est la réalité
sociologique qui réunit les « élites » politiques, économiques et
journalistiques dans des références et fonctionnements partagés, et la défense
des mêmes intérêts de « classe ». Il n’y a plus de place à la contradiction,
On comprend, dans ce cadre, que l’examen critique des enjeux
et des faits sur l’actualité et les grands sujets politiques ou de société,
aient été progressivement remplacé dans les medias, par des récits simplistes
et des contes moraux, calqués sur une représentation du monde aussi manichéenne
qu’efficace en matière de propagande, que celle développée en leurs temps par Reagan
et Bush : l’opposition du « Bien » et du « l’empire ou de l’Axe
du Mal ». Or, en ces matières, la simplicité est bien souvent sinon
toujours, la marque de la dissimulation et de la manipulation, et l’unanimité,
celle De la pensée unique et de la communauté d’intérêts.
Le storytelling,
nouvelle pratique journalistique
Les protestations véhémentes d’objectivité de de neutralité
des journalistes qui travaillent pour les principaux titres de la presse
nationale, sont systématiques et violentes, quand on ose soulever la question
de leur indépendance, mais elles sont hélas loin de suffire à établir leur
réalité ; c’est d’ailleurs exactement le contraire que démontre un simple
examen de leurs choix éditoriaux et de leurs articles sur les affaires :
-
L’exercice de la bonne vieille revue de presse
sur un sujet d’actualité révèle assez vite l’étrange répétition des mêmes
textes dans toute la presse, où les seules variations concernent au mieux, un
titre, une phrase et le plus souvent, une virgule. A croire que les medias
n’emploient plus des journalistes mais des moines copistes ! Recopier une
dépêche de l’AFP suffit apparemment à être journaliste, mais cela devient
vraiment affligeant quand c’est une « erreur » manifeste, ou plutôt
une manipulation éhontée de l’information qui est reproduite à l’envie ;
un exemple, le simple transport de justice au siège des Laboratoires Servier se
transforme en « Perquisition » à la recherche de preuves de
destruction de documents : il y avait pourtant des journalistes « embedded »
lors de cette opération de RP ! On se faisait une autre conception du
journalisme il y a quelques années.
-
Les émissions télévisées à grand spectacle,
revendiquant une posture d’enquête ou d’investigation, et qui adoptent un ton
dramatisant sur le mode de la révélation d’un nouveau scandale, procèdent en
réalité d’un storytelling bien léché, digne d’une agence de Com ; à croire
que les écoles de journalisme sont les mêmes qui forment les publicitaires. La
dernière de ces émissions fumeuses « Cash Investigation » n’a rien à
envier à ses ainées en ce qui concerne le privilège accordé aux théories les plus
fumeuses au détriment d’une vérité singulièrement plus complexe.
Ce que révèlent ces dérives est inquiétant : sous les
aspects d’une croisade vertueuse menée tous azimuts par des pseudos
journalistes en goguettes, se cache une entreprise de déstabilisation générale
du fonctionnement des systèmes de décision sur les sujets les plus techniques
(Santé, Nucléaire, Economie, Justice ...) et une remise en question de la
rationalité et de l’éthique des professionnels. Cette inquisition a peu à voir
avec l’information et le contrôle normal et justifié des institutions publiques
et des citoyens sur les sujets qui les concernent au premier chef. Elle relève
plutôt de la course à l’audience, et sans doute parfois, de l’influence au
profit d’intérêts occultes. Il est très alarmant que des journalistes
scénarisent des affaires sur un mode sensationnaliste, qu’ils dénaturent les
problèmes en les simplifiant et finissent par énoncer des contre-vérités.
Quand on sait la complexité des problèmes, des analyses et
des décisions sur les sujets techniques, quelques soient les univers
professionnels concernés, on ne peut que trouver particulièrement suspects les
interprétations monolithiques et les scenarii simplistes d’une certaine Presse.
Il s’agit donc de dénoncer ces pratiques qui ressortent plus
de la communication et de la manipulation que de l’information. La méfiance du
public vis-à-vis de la presse devient légitime quand de telles pratiques se
généralisent et ne manquent d’ailleurs jamais d’être repérées tant elles sont
grossières et évidentes. A terme c’est tout l’édifice démocratique qui finira
par en pâtir.
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