lundi 7 mai 2012

Une démocratie de l'influence


Le débat entre les deux candidats à la Présidentielle a constitué l’acmé d’une campagne déceptive à bien des égards, tant sur le fond que sur la forme. Un débat à « couteaux tirés », « sous haute tension » annoncé et présenté comme un combat de boxe par des médias qui ont renoncé depuis longtemps à leur posture critique et à leur mission d’information, pour investir leurs nouveaux rôles de chauffeurs de salle et de producteur de spectacle. Les bons mots, le recyclage des citations plus ou moins humoristiques ou cyniques, avec la légèreté ou la gravité qui sied à une presse mondaine et pipolisée, masquent mal que les medias ont perdu leur indépendance, qu’ils sont aux ordres de leurs actionnaires et d’un pouvoir qui les maintient sous perfusion de subventions publiques.
Les réseaux d’influence minent une République moribonde, dont on peut prédire sans risque, qu’elle se dirige tout droit vers son implosion, avec tous les risques (mais aussi tous les espoirs) que cette issue comporte. Jamais la manipulation des faits et de l’information n’avait atteint un tel degré de sophistication : un degré ultime où la plupart des acteurs de second rang de cette Comedia dell’arte sont convaincus qu’ils sont (de bonne foi mais parfois de mauvaise conscience) dans leur rôle au service du bien commun et de la vérité.

Les médias contre le pouvoir, tout contre…
Dans la ploutocratie qu’est désormais devenue la 5ème République, les médias ne jouent pas leur rôle de « 4ème pouvoir » mais sont devenus, de fait, les auxiliaires précieux des élites avec lesquelles ils entretiennent des relations de proximité particulièrement étroites. Quelques observations incitent furieusement à interroger cette réalité :
Si le coup de foudre est imprévisible et l’amour réputé aveugle, les exemples de couples formés par un politique et une journaliste sont devenus si fréquents, qu’ils interpellent sur les raisons qui expliquent un fait sociologique aussi massif : Bernard Kouchner et Christine Ockrent, François Hollande et Valérie Trierweiler, Jean-Louis Borloo et Béatrice Shönberg, Dominique Strauss-Kahn et Anne Sinclair, Arnaud Montebourg et Audrey Pulvar … Au-delà des relations amoureuses qui ne regardent personne, on ne saurait ignorer que ce constat interroge légitimement les relations entre politiques et journalistes ; certes, ils se croisent et se côtoient, mais il en va de même, par exemple, des PDG et des représentants syndicaux : on n’a pourtant jamais observer que les négociations salariales se transformaient en relations intimes ! Mais surtout, on s’interroge sur l’incidence de ces relations sur la manière dont les medias traitent ensuite l’information politique (et cela, bien sûr, sans remettre en question l’intégrité et la déontologie professionnelle de tel ou telle).
Comment ne pas aussi s’interroger sur les liens d’intérêt et d’amitié entre les grands patrons du Monde, de Libération, du Figaro, du Nouvel Observateur… avec des personnalités de premier plan du PS comme de l’UMP … Cela n’aurait aucune incidence sur l’indépendance de ces medias institutionnels et sur leur manière de traiter l’information ; on aura la politesse de le croire ! Libération s’affiche en Pravda du PS et a manifestement fait son choix entre organe de presse et organe de propagande. Les journalistes du Figaro s’émeuvent timidement de leur absence d’indépendance. Les Pigasse, Olivennes, Demorand seraient les chevaliers blancs du sauvetage de la presse, qui ne leur rapporterait rien et même leur coûterait des fortunes : on les plaint, on les admire et on loue leur sens de l’abnégation au service de la liberté de la presse ! Bien évidemment, ce qui est en question, c’est la réalité sociologique qui réunit les « élites » politiques, économiques et journalistiques dans des références et fonctionnements partagés, et la défense des mêmes intérêts de « classe ». Il n’y a plus de place à la contradiction,
On comprend, dans ce cadre, que l’examen critique des enjeux et des faits sur l’actualité et les grands sujets politiques ou de société, aient été progressivement remplacé dans les medias, par des récits simplistes et des contes moraux, calqués sur une représentation du monde aussi manichéenne qu’efficace en matière de propagande, que celle développée en leurs temps par Reagan et Bush : l’opposition du « Bien » et du « l’empire ou de l’Axe du Mal ». Or, en ces matières, la simplicité est bien souvent sinon toujours, la marque de la dissimulation et de la manipulation, et l’unanimité, celle De la pensée unique et de la communauté d’intérêts.

Le storytelling, nouvelle pratique journalistique
Les protestations véhémentes d’objectivité de de neutralité des journalistes qui travaillent pour les principaux titres de la presse nationale, sont systématiques et violentes, quand on ose soulever la question de leur indépendance, mais elles sont hélas loin de suffire à établir leur réalité ; c’est d’ailleurs exactement le contraire que démontre un simple examen de leurs choix éditoriaux et de leurs articles sur les affaires :
-          L’exercice de la bonne vieille revue de presse sur un sujet d’actualité révèle assez vite l’étrange répétition des mêmes textes dans toute la presse, où les seules variations concernent au mieux, un titre, une phrase et le plus souvent, une virgule. A croire que les medias n’emploient plus des journalistes mais des moines copistes ! Recopier une dépêche de l’AFP suffit apparemment à être journaliste, mais cela devient vraiment affligeant quand c’est une « erreur » manifeste, ou plutôt une manipulation éhontée de l’information qui est reproduite à l’envie ; un exemple, le simple transport de justice au siège des Laboratoires Servier se transforme en « Perquisition » à la recherche de preuves de destruction de documents : il y avait pourtant des journalistes « embedded » lors de cette opération de RP ! On se faisait une autre conception du journalisme il y a quelques années.

-          Les émissions télévisées à grand spectacle, revendiquant une posture d’enquête ou d’investigation, et qui adoptent un ton dramatisant sur le mode de la révélation d’un nouveau scandale, procèdent en réalité d’un storytelling bien léché, digne d’une agence de Com ; à croire que les écoles de journalisme sont les mêmes qui forment les publicitaires. La dernière de ces émissions fumeuses « Cash Investigation » n’a rien à envier à ses ainées en ce qui concerne le privilège accordé aux théories les plus fumeuses au détriment d’une vérité singulièrement plus complexe.

Ce que révèlent ces dérives est inquiétant : sous les aspects d’une croisade vertueuse menée tous azimuts par des pseudos journalistes en goguettes, se cache une entreprise de déstabilisation générale du fonctionnement des systèmes de décision sur les sujets les plus techniques (Santé, Nucléaire, Economie, Justice ...) et une remise en question de la rationalité et de l’éthique des professionnels. Cette inquisition a peu à voir avec l’information et le contrôle normal et justifié des institutions publiques et des citoyens sur les sujets qui les concernent au premier chef. Elle relève plutôt de la course à l’audience, et sans doute parfois, de l’influence au profit d’intérêts occultes. Il est très alarmant que des journalistes scénarisent des affaires sur un mode sensationnaliste, qu’ils dénaturent les problèmes en les simplifiant et finissent par énoncer des contre-vérités.
Quand on sait la complexité des problèmes, des analyses et des décisions sur les sujets techniques, quelques soient les univers professionnels concernés, on ne peut que trouver particulièrement suspects les interprétations monolithiques et les scenarii simplistes d’une certaine Presse.

Il s’agit donc de dénoncer ces pratiques qui ressortent plus de la communication et de la manipulation que de l’information. La méfiance du public vis-à-vis de la presse devient légitime quand de telles pratiques se généralisent et ne manquent d’ailleurs jamais d’être repérées tant elles sont grossières et évidentes. A terme c’est tout l’édifice démocratique qui finira par en pâtir.


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